« La démarche anthropologique entraîne ainsi une véritable révolution épistémologique, qui commence par une révolution du regard. Elle implique un décentrement radical, un éclatement de l’idée qu’il existe un ‘centre du monde’, et, corrélativement, un élargissement du savoir et une mutation de soi-même. Comme l’écrit Roger Bastide dans son Anatomie d’André Gide : ‘je suis mille possibles en moi; mais je ne puis me résigner à n’en vouloir qu’un seul.’ » (Laplantine : 23)

Nous sommes quasi-certains que la plupart d’entre vous – anthropologues en herbe ou anthropologues tout court – avez eu droit à une ribambelle de regards perplexes au moment d’évoquer votre domaine d’étude ou votre profession, et avez été aussitôt soumis à la complexe tâche de définir votre champ d’intérêt. Peut-être même avez-vous parfois préféré de loin éviter le sujet. Nous vous proposons ici une réflexion sur l’anthropologie, sur ses approches et ses étendues plus particulièrement québécoises.

Ariane Boyer-Roy, 2013

Il faut d’abord savoir que la réflexion de l’Homme sur l’Homme existe depuis la nuit des temps. L’anthropologie prend donc ses racines au fondement même de l’humanité. Elle a, de ce fait, une plus longue existence en tant que réflexion philosophique et mythologique qu’en tant que discipline et science.

L’anthropologie comme concept et science prend naissance au cours du XVIIIe siècle lorsque vient le projet de vouloir fonder une Science de l’Homme. Le siècle des Lumières est bien connu pour sa volonté d’outrepasser l’obscurantisme (dans lequel semblait plongée une majorité de la population d’antan), par la mise en œuvre d’une profusion de connaissances basées sur des méthodes d’investigation dites scientifiques. C’est à la fin de ce siècle que l’anthropologie devient véritablement constituante d’un savoir scientifique, prenant ainsi l’être humain comme objet de connaissance.

Utilisant de ce fait même des méthodes propres au domaine de la physique et de la biologie, on peut très certainement affirmer que cette époque constitue un tournant majeur dans l’histoire de la pensée de l’Homme sur l’Homme. Ce dernier passe en effet du statut de sujet de connaissance à celui d’objet de science, ce qui a de multiples impacts sur les représentations de l’être humain dans les siècles qui suivront ce virage.

Il faudra néanmoins attendre la seconde moitié du XIXe siècle pour que l’anthropologie se dote d’objets empiriques autonomes. Ce projet se dessine en Europe et, sans surprise, son premier objet est essentiellement, si ce n’est exclusivement, « les sociétés que l’on qualifie alors de ‘primitives’, c’est-à-dire qui sont extérieures aux aires de civilisation européenne et nord-américaine » (Laplantine : 14). À cette époque, la séparation entre le sujet et l’objet d’études se caractérise par la distance géographique. Seuls alors les récits de missionnaires et autres voyageurs permettent aux intellectuels de mener une analyse de ces différentes sociétés. Nous parlons alors d’anthropologues de cabinet. Également qualifiés de « simples », les sociétés étudiées sont sans cesse soumises à des interprétations, la principale motivation d’alors étant de déterminer les prémisses d’une civilisation aussi complexe et avancée que celle de l’Occident.

Pourtant, comme le spécifie François Laplantine, à peine l’anthropologie vient-elle « de se doter de ses propres méthodes d’enquêtes que son objet empirique est en train de disparaître ». Devant l’évidence même d’une évolution sociale qui s’applique à toutes sociétés, même les plus éloignées de « la » société de référence, la dissolution imminente de « l’état pur » recherché jusqu’ici par les chercheurs entraîne une forte crise identitaire chez l’anthropologue. Ne sachant plus quoi étudier de ces sociétés, étant donné la contamination liée au contact croissant avec l’extérieur, l’anthropologie entre dans une phase de reconstruction de sa pratique. Ses objets d’étude doivent alors être perçus dans leurs mouvances, avec un regard herméneutique, orienté vers l’autre, mais également vers soi-même.

« Réflexion scientifique et humaniste portant sur la variabilité et la similitude du fait humain, l’anthropologie offre un regard original sur la culture, se caractérisant surtout par l’étendue de sa vision, qui se pose un peu partout dans le monde, et par son attention aux particularités et aux détails du quotidien. Pour l’anthropologue, derrière chaque geste individuel ou derrière chaque objet, c’est toute la société et la culture qui se profilent et qu’il faut décoder. » (Département d’anthropologie de l’Université de Montréal, Site Internet : Présentation du département)

Par ailleurs et en remontant à la fin du XIXe, l’anthropologie s’est également construite selon l’approche anglo-saxonne, où l’être humain peut être étudié sous différentes perspectives; à la fois sur son passé et son présent, ou selon sa nature biologique ou culturelle. En fait, pour comprendre l’être humain dans son entier et toute sa complexité, l’anthropologue devait sonder différentes pistes de réflexion, porter un regard sur son passé, son présent et son avenir.

Culture Biologie
Présent Anthropologie socioculturelle Bioanthropologie
Passé Archéologie Paléoanthropologie

Depuis cette tradition anglo-saxonne, l’anthropologie se divise en quatre grands champs disciplinaires : l’ethnologie, aussi dite l’anthropologie sociale et culturelle, l’anthropologie physique ou autrement dit la bioanthropologie (aussi nommée l’anthropologie biologique), l’archéologie et, finalement, l’ethnolinguistique. Dans le reste du monde et particulièrement en Europe, l’anthropologie n’est généralement pas perçue comme une discipline unifiée ; elle est davantage axée sur le culturel et l’ethnographie, laissant l’archéologie à l’histoire et l’anthropologie biologique à la biologie et aux sciences de la santé (Dumonchel : 2009, 5).

  • L’anthropologie biologique qui étudie les variations des caractères biologiques de l’être humain dans l’espace et dans le temps par la primatologie, la paléontologie, la génétique et l’épigénétique, la neuroanthropologie, la bioarchéologie, etc.
  • L’archéologie qui étudie les sociétés humaines à travers les traces matérielles de ses activités passées.
  • L’anthropologie linguistique qui en étudie la diversité et l’évolution des pratiques linguistiques des sociétés humaines.
  • L’anthropologie sociale et culturelle ou l’ethnologie qui étudie la variabilité sociale et culturelle des groupes humains : leurs modes de production économique, leurs techniques, leurs organisations politiques et juridiques, leurs systèmes de parenté, leurs systèmes de connaissance, leurs croyances religieuses, leurs langues, leur psychologie, leurs créations artistiques.

Enfin, de ces quatre grandes branches disciplinaires découle toute une gamme de sous-disciplines et de spécialisations qui teintent et façonnent l’anthropologie. Pensons à l’anthropologie visuelle, au relativisme linguistique, à l’anthropologie médico-légale, à la taphonomie, à l’archéoentomologie, à l’ethnosémantique, à l’archéologie expérimentale, à la primatologie, à l’anthropologie du quotidien, à la culture matérielle… Toutes ces sous-disciplines partagent théories et pratiques, amenant ainsi l’anthropologie à se mouvoir et à évoluer constamment.

Anthropo (2)

Mais qu’en est-il de l’anthropologie québécoise? Comment est-elle apparue au Québec et comment se traduit-elle aujourd’hui?

Au Québec, ce sont d’abord l’Université Laval, l’Université de Montréal et l’Université McGill qui ont enseigné l’anthropologie, souvent dans le cadre des programmes de sociologie au départ. Mais au tournant des années 1960, l’anthropologie a été reconnue comme discipline à part entière et l’approche anglo-saxonne américaine adoptée par l’Université de Montréal et McGill, tandis que l’Université Laval, Concordia, l’Université de Sherbrooke et l’Université du Québec se sont davantage tournées vers l’approche européenne de l’anthropologie. Ainsi, l’anthropologie québécoise est bien particulière et colorée, non seulement par ces deux grandes approches mais aussi par tous les courants de pensée qui l’ont façonnée (fonctionnalisme, structuralisme, culturalisme, féminisme, etc.). Cette discipline scientifique prend sa place et tente de répondre aux enjeux de société ainsi qu’aux réflexions humanistes.

Finalement, sur le marché du travail, les possibilités offertes par l’anthropologie québécoise sont multiples; plusieurs finissants se dirigent vers l’enseignement, d’autres vers la fonction publique (par exemple, Parcs Canada engage beaucoup d’archéologues, tandis que le ministère de l’Immigration et celui des Affaires autochtones se tournent généralement vers les ethnologues). Le milieu privé constitue également une option, ainsi que le milieu public via la consultance privée : études de terrain pour sonder une population (pensons à Hydro-Québec), études de faisabilité, études en santé à long terme (par exemple, l’établissement des profils génétiques d’un groupe à l’Hôpital Saint-Justine), formations sur l’éthique et les relations interculturelles (pour les corps policiers par exemple), etc. N’oublions pas les milieux communautaires et le développement économique et social des régions, où nombreux sont les professionnels issus de l’anthropologie. L’anthropologie est aussi représentée dans le domaine des médias, de l’animation et du divertissement. L’ère du numérique et l’innovation informatique attirent également les anthropologues, notamment à travers la gestion et l’analyse des réseaux sociaux, ou encore à travers la taxonomie et la gestion des connaissances (en catégorisant et en recherchant les mots les plus utilisés au sein de certains groupes sociaux, nous pouvons optimiser les contenus Web ou les moteurs de recherche). Remarquons, pour finir, que rares sont les annonces d’emplois où un-e « anthropologue » est directement recherché et ciblé. En fait, les termes utilisés dans le milieu de l’emploi sont souvent plus généraux, visant alors la pluridisciplinarité : agent de développement, agent technique, adjoint exécutif, coordonnateur, chercheur scientifique, technicien et spécialiste en conservation (musées), en développement, en relations autochtones, guide et interprète, conseiller et analyste, gestionnaire ou agent de recherche…


Bonte, Pierre et al. Dictionnaire de l’ethnologie et de l’anthropologie. Paris : Presses universitaires de France, 1991, 755 pages.

Crépeau, Robert. Le couple nature-culture ou la chronique d’un divorce annoncé. Clermont, N. (éd.), Anthropologie et Écologie. Actes du troisième Colloque annuel du département d’anthropologie, Université de Montréal, Montréal, 1997, p. 9-17.

Département d’histoire, Université Laval, Présentation des disciplines; ethnologie.

Département d’anthropologie, Université de Montréal. Historique du département.

Mallet, Myriam (préparé par). Des emplois pour des anthropologues. Université Laval, 2011.

Dumonchel, Laurence. L’étonnante relation entre l’archivistique et l’anthropologie. Travail réalisé dans le cadre du cours ARV1050 – Introduction à l’archivistique, EBSI, Université de Montréal, hiver 2009, 12 pages.

Laplatine, François. L’Anthropologie. Éditions Payot & Rivages, coll. « Petite bibliothèque Payot » no 227, Paris, 2001.

Trudel, François, Paul Charest et Yvan Breton (sous la dir.). La construction de l’anthropologie québécoise : mélanges offerts à Marc-Adélard Tremblay à l’occasion du 25e anniversaire du département d’anthropologie de l’Université Laval. Québec : Presses de l’Université Laval, 1995, 472 pages.

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